Dans le cadre de la COP26, nous avons interviewé Stuart Capstick sur le rôle fondamental du changement individuel dans la lutte contre la crise climatique. Stuart Capstick est le directeur adjoint du CAST, le Centre pour la Transformation Climatique et Sociale, basé à l'Université de Cardiff, où il se concentre sur la compréhension du changement climatique par le public et sur les moyens d'engager les gens dans les transformations nécessaires pour parvenir à réduire les émissions.
BEHAVEN — Bonjour Stuart, pouvez-vous vous présenter et nous en dire un peu plus sur votre domaine d'expertise ?
STUART CAPSTICK — Bien sûr ! Je suis Stuart Capstick, directeur adjoint du Centre pour la Transformation Climatique et Sociale (CAST), basé à l'Université de Cardiff, qui est un centre de recherche financé sur 5 ans par le Conseil de la Recherche Économique et Sociale au Royaume-Uni. Je travaille également en étroite collaboration avec le Tyndall Centre for Climate Change Research.
J'ai une formation en psychologie, axée sur la perception publique du changement climatique et sur les liens entre perception et comportement. Au cours des deux dernières années, je me suis de plus en plus intéressé aux répercussions de nos actions personnelles et comment celles-ci sont liées à un changement social plus large.
Comment allez-vous participer à la COP26 ?
Au fil des ans et des COPs, nous avons remarqué qu'il n'y avait pas assez de discussions sur le rôle de la participation citoyenne et du changement individuel dans la transition climatique. L'accent est souvent mis sur les aspects juridiques et technologiques de la transition, et sur la manière dont les ressources et les sols sont utilisés. Cette année, nous espérons souligner l’importance de la participation citoyenne à travers nos événements. C'est pourquoi ceux-ci seront principalement axés sur l'engagement des citoyens dans la lutte contre le changement climatique.
Nous mettrons particulièrement l'accent sur la nécessité de changer nos modes de vie afin d’atteindre nos objectifs en matière d'émissions de CO2. Dans un récent rapport, Dr Lewis Akenji, l'un de nos intervenants et le directeur de l'Institut Hot or Cool de Berlin, explique que, pour atteindre ces objectifs, les modes de vie des personnes aux revenus les plus élevés, vivant dans les pays de l’hémisphère Nord et dont l'empreinte carbone est importante, doivent particulièrement changer. Je pense qu'il s'agit d'un message très important à faire passer, car je crains qu’on n’ait peur de parler de ce déséquilibre au sein des gouvernements ou pendant les négociations. C’est d’ailleurs pour ça que je pense qu’en général nous ne sommes pas près de répondre au besoin pourtant urgent de changer fondamentalement nos modes de vie et la structure de nos sociétés.
Nous réunirons également des intervenants du Canada, de l'Inde et du Royaume-Uni. Dr Katharine Steentjes de CAST nous expliquera en détail le degré d'inquiétude des gens à l'égard du changement climatique. Vanessa Timmer nous parlera des innovations locales et communautaires en matière de changement, et Susie Wang de Climate Outreach nous parlera des différents moyens de communiquer et d'impliquer les gens dans le changement climatique.
Quel est votre point de vue sur les objectifs de la COP 26, à savoir atténuation, adaptation, financement et collaboration ?
D'après ce que j'ai entendu sur le financement, il s'agit d'une lutte malheureuse entre ceux qui sont censés payer et ceux qui ne veulent pas le faire. À mon avis, ça peut être soit l'un des plus grands succès, soit l'un des plus grands échecs de la COP cette année. En ce qui concerne l'atténuation, il est temps de passer des objectifs, des déclarations et des Contributions Déterminées au niveau National (CDN) à la concrétisation sur le terrain.
À votre avis, quelle est la proportion de changement individuel par rapport à la proportion de changement technologique nécessaire pour réaliser une transition climatique ?
C'est une question très difficile car tout dépend de ce que l'on entend par changement individuel. Si la société reste telle qu'elle est et que nous partons du principe que nous pouvons faire la différence en nous comportant différemment sur quelques points spécifiques, alors le changement de comportement est pertinent mais limité. Cependant, si nous considérons le changement de comportement au niveau individuel comme le catalyseur d'un changement sociétal plus important, alors je pense que l'action individuelle peut faire une énorme différence.
Par exemple, les panneaux solaires sont de très belles inventions et peuvent être considérés comme d'excellents investissements. Les gens pourraient penser qu’ils représentent une solution technologique au changement climatique. Mais s'ils ne les installent pas chez eux, ou s’ils ne les utilisent pas vraiment lorsqu’ils sont installés, leur effet sera moindre.
En soi, je crains que le changement de comportement soit souvent considéré par les citoyens comme une action à petite échelle et insignifiante. Alors qu'en réalité, ça peut être bien plus que cela. Et ce changement peut faire partie d'un mouvement plus large. Prenons l'exemple des régimes alimentaires sans viande : à part quelques messages liés à la santé, il n'y a pas eu beaucoup, voire pas du tout, de politique encourageant les gens à passer à des régimes sans viande. Pourtant, au cours de la dernière décennie, le nombre de végétariens et végétariens a considérablement augmenté.
Pourquoi ? Parce que les gens ont choisi de manger différemment et, en faisant ce choix, ont contribué à modifier les normes culturelles et sociales autour de ces régimes. Cette évolution se répercute à son tour sur les produits que les fabricants fournissent et que les supermarchés mettent en rayon, ce qui a pour effet d'élargir le panel de choix offert aux consommateurs. Les choix et les comportements individuels s'inscrivent donc dans le cadre beaucoup plus large de l'évolution de la société.
Serait-il plus important d’agir au niveau communautaire lorsque nous parlons de changement de comportement ?
L'un des problèmes majeurs de l'action climatique, c’est qu'il s'agit d'un problème international vaste et complexe. Et lorsqu'il est ramené au niveau individuel, il n'est pas surprenant que nous nous sentions dépassés et que nous assimilions nos efforts à une goutte d'eau dans l'océan.
En psychologie environnementale, le changement de comportement a longtemps été considéré de manière isolée. Les théories et modèles scientifiques parlent de mes attitudes, de ma perception, même les normes sociales sont considérées comme des perceptions individuelles. Il faudra donc un changement important de façon de penser pour percevoir les communautés comme unité d'analyse. Mais oui, je pense que ce serait utile d’agir au niveau de la communauté, et il existe beaucoup de possibilités d'interventions à ce niveau-là.
L'idée que la responsabilité du changement sociétal incombe uniquement au gouvernement et aux innovations technologiques persiste encore largement. Comment pouvons-nous changer ce discours ?
Les gens aiment souvent attirer l'attention sur le fait qu'il existe des acteurs malveillants et sans éthique qui tentent de pousser à l'action individuelle pour détourner la responsabilité des gouvernements, des entreprises, etc.
C'est peut-être vrai, mais cela ne signifie pas que nous n'avons aucun rôle à jouer. Et ce qui m'inquiète, c'est que c'est un message très déresponsabilisant. Oui, nous avons besoin de changer le système, mais comment cela va-t'il se produire si les gens ne font pas pression ? Dans les sociétés démocratiques, les citoyens devraient être en mesure de pousser leurs gouvernements à changer.
L'action individuelle n'est pas toujours envisagée en ces termes politiques. Personnellement, je pense pourtant que c’est l'une des choses les plus importantes que nous puissions faire en tant qu'individus, que ce soit par le vote, ou l'activisme.
Nous devons vraiment être conscients du fait qu'en tant que citoyens, nous pouvons donner ou retirer tout permis permettant à ces politiques et à ces entreprises de fonctionner.
Les interventions visant à modifier les comportements devraient-elles être davantage axées sur l’encouragement de l'activisme à ce moment-là ?
Ce serait plutôt une bonne chose et ça irait d’ailleurs à l'encontre des ‘nudges’ qui amènent les gens à faire certaines choses sans même le savoir, sans en avoir la motivation, juste parce qu’ils ont été poussés dans la bonne direction.
Si nous espérons que les gens s'engagent, se passionnent ou même s'énervent en voulant faire ces grands changements, alors encourager l'activisme est évidemment important.
Quel rôle les chercheurs pourraient-ils jouer à ce niveau-là ?
Je pense que chaque chercheur perçoit l’activisme et le militantisme de manière différente, en fonction de sa vision de la vie, de ses idées, etc. Personnellement, l'urgence climatique me terrifie tellement que je ne peux pas simplement faire mes recherches, les publier dans un journal, et espérer que quelqu'un les lira et agira. Je préfère publier des synthèses, donner des conférences ou avoir des conversations qui pourront peut-être conduire à des changements positifs quelque part.
Tout ce que nous pouvons faire, en tant que chercheurs, que ce soit sur le plan professionnel ou même en dehors de notre activité professionnelle, pour pousser au changement, est bénéfique. Et c’est d’ailleurs pour ça qu’à CAST, nous agissons à différents niveaux.
Pensez-vous qu'une consommation plus responsable et équitable pourrait conduire à des modes de vie plus heureux et sains ?
D'après ce que j'ai pu trouver dans mes recherches, vivre de manière éco-responsable est parfaitement compatible avec le fait d'être heureux. Il existe d'ailleurs des études fascinantes qui examinent la relation entre consommation matérielle et bonheur. La littérature scientifique fait ressortir l'idée de suffisance et souligne le fait que posséder les biens matériels les plus élémentaires peut suffire à nous rendre heureux. L’une des tragédies du monde actuel, c’est qu'une grande partie de la consommation et de l’utilisation de combustibles fossiles ne contribue même pas au bien-être et au bonheur. Nous avons tendance à supposer, dans notre façon de penser la société et l'économie, que consommer plus et posséder plus nous rendra heureux, alors que ce n'est pas le cas.
Il faut repenser nos priorités et réfléchir à ce que nous essayons d'obtenir de nos sociétés et de nos vies individuelles. Nous avons un budget carbone limité, alors devons-nous, en tant que société mondiale, continuer à l'utiliser de cette manière ? Parce que ce sont les personnes qui possède déjà beaucoup qui consomment le plus actuellement, et cela ne les rend pas plus heureuses pour autant. Ce budget carbone devrait-il être réservé aux personnes et aux régions du monde qui ont en vraiment besoin ?
Malheureusement, repenser cette question va à l'encontre de certaines idées bien ancrées dans la manière dont les gouvernements évaluent la société, comme les mesures du PIB et de la croissance, etc. Cela devrait susciter des interrogations plus profondes, mais je ne pense pas que la COP puisse vraiment agir à ce niveau-là.
Dernière question : avez-vous des articles ou des livres ou même des experts à suggérer sur ce sujet ?
Le livre de Kimberly Nicholas intitulé ‘Under the Sky We Make’ est fascinant ! Je vous recommande aussi le livre ‘Being the Change’ de Peter Kalmus, un scientifique climatique de la NASA qui est aussi activiste. Enfin, Katharine Hayhoe, une climatologue qui travaille sur le climato-scepticisme, surtout aux Etats-Unis, a écrit un livre très intéressant intitulé ‘Saving Us : A Climate Scientist's Case for Hope and Healing in a Divided Work’ qui vaut également le coup d'œil !
Références
À propos de CAST: https://www.cardiff.ac.uk/psychology/research/social-and-environmental/centre-for-climate-change-and-social-transformations-cast
À propos du rapport du Hot or Cool Institute : https://hotorcool.org/1-5-degree-lifestyles-report/
À propos du Lancet Countdown on health and climate change : https://www.thelancet.com/countdown-health-climate
Under the Sky We Make, Kimberly Nicholas : https://www.kimnicholas.com/under-the-sky-we-make.html
Being the Change: Live Well and Spark a Climate Revolution, Peter Kalmus : https://peterkalmus.net/books/
Saving Us: A Climate Scientist’s Case for Hope and Healing in a Divided Work, Katharine Hayhoe : https://www.simonandschuster.com/books/Saving-Us/Katharine-Hayhoe/9781982143831