Fred Dorsimont
Fred Dorsimont
February 15, 2022 1 min read

INTERVIEW - Sciences comportementales et politiques énergétiques, avec Nives Della Valle

Interview Sciences Comportementales

BEHAVEN — Bonjour Nives, c'est un plaisir de vous interviewer aujourd'hui ! Tout d'abord, pouvez-vous nous en dire plus sur votre domaine d'expertise ?

NIVES DELLA VALLE — Je suis titulaire d'un doctorat en économie, avec une spécialisation en économie comportementale et expérimentale, et je travaille en tant que responsable de projet scientifique au Centre Commun de Recherche (CCR) de la Commission européenne. Le service qui fournit un soutien et des conseils scientifiques indépendants aux politiques de l'Union Européene. Plus précisément, je fais partie de l'unité Efficacité Énergétique et Énergies Renouvelables, où je mène des analyses politiques et applique les sciences comportementales à des questions de politique énergétique, allant de l'efficacité énergétique à la pauvreté énergétique.

Comment utilisez-vous les sciences comportementales dans ce contexte ?

J'utilise le prisme des sciences comportementales pour comprendre les questions de politique énergétique directement demandées par les directions politiques ou dans le cadre de projets de recherche institutionnels. Plus particulièrement, j’analyse ce que dit la science sur ce sujet, et je mène des expériences dont les résultats servent à la conception des politiques.

À votre avis, comment les sciences comportementales peuvent-elles être utilisées dans le contexte de la durabilité ?

La plus grande contribution des sciences comportementales a été de développer un cadre pour modéliser le comportement humain. C’est un cadre qui est non seulement réaliste et psychologiquement plausible, mais aussi scientifiquement prouvé et précis. Plus particulièrement, ce cadre tient compte du fait que les décisions que nous prenons en tant qu'êtres humains ne sont pas toujours conformes à nos préférences. Nos ressources cognitives sont limitées et nous nous préoccupons non seulement de notre propre bien-être, mais aussi de celui des autres.

En un mot, les sciences comportementales peuvent contribuer non seulement à l'avancement d'une théorie économique plus humaine, mais aussi à l'élaboration de politiques publiques. Les décideurs politiques peuvent désormais utiliser un cadre permettant de mieux prévoir le comportement des gens et donc l'effet des interventions politiques. Dans le contexte d’une politique de durabilité par exemple, les décideurs politiques peuvent exploiter ce cadre pour informer la conception des interventions afin d’accroitre leur efficacité et de mieux tenir compte de nos biais cognitifs.

Ce cadre peut les amener à s’interroger sur les differentes manières d’augmenter les comportements pro-environnementaux (p.ex. comment l’augmentation de certains comportements environnementaux peut-elle permettre d’engendrer d’autres bons comportements écologiques ?) et de promouvoir la participation des citoyens à la transition écologique.

Behaven

Quels sont les défis et les obstacles à surmonter dans l’utilisation de ces sciences ?

Les interventions fondées sur le comportement sont plus efficaces lorsqu’elles sont mises en oeuvre par des acteurs qui connaissent bien le contexte cible, comme les décideurs locaux ou les autorités publiques. Par conséquent, pour que ces interventions soient vraiment efficaces, il faut toujours promouvoir une coordination entre, et avec, différents acteurs. 

Prenons le défi politique de la pauvreté énergétique, une situation dans laquelle les citoyens sont incapables de satisfaire leurs besoins énergétiques à un coût abordable. Il s'agit d'un phénomène multidimensionnel causé par une combinaison de facteurs tels que de faibles revenus, les prix élevés de l'énergie et une faible efficacité énergétique, mais c’est également un phénomène difficile à identifier et à quantifier, ce qui pose un défi aux décideurs nationaux dans la conception de politiques ciblées. Dans ce contexte, les organisations de la société civile et les acteurs locaux, qui connaissent la communauté, peuvent plus facilement identifier ceux qui sont dans le besoin et collaborer avec les experts et les décideurs nationaux pour déterminer comment la pauvreté énergétique se manifeste dans ce contexte spécifique et comment elle devrait être traitée.

Par exemple, il se peut que de nombreux citoyens ne puissent pas répondre à leurs besoins énergétiques parce qu'ils ne sont pas conscients de leurs comportements en matière d'énergie. Dans ce contexte spécifique, on pourrait alors proposer une intervention ‘stimulante’ pour renforcer leurs connaissances en matière de consommation énergétique [1]. Des plateformes de collaboration, telles que le Centre de conseil sur la pauvreté énergétique [2], peuvent faciliter ce processus auprès des décideurs locaux et nationaux.

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Quelles sont les solutions comportementales les plus efficaces pour encourager l'utilisation d'énergie verte ?

Changer le choix ‘par défaut’ est un exemple de nudges qui exploite notre tendance à préférer le statu quo. Ces instruments ont été utilisés afin d'augmenter les contrats d'électricité verte. Les sources d'énergie renouvelables peuvent aussi être proposées comme option par défaut, plutôt que les habituelles sources grises, dans les contrats. Les choix par défault ont également été utilisés comme un moyen d'accroître l'accès aux subventions pour lutter contre la pauvreté énergétique. À Malte, les personnes identifiées comme étant dans le besoin ont été automatiquement inscrites à des programmes de subvention, ce qui leur a permis de bénéficier de mesures de soutien, tout en économisant des ressources cognitives [3].

Informer sur les coûts de fonctionnement des appareils pendant toute la durée de leur vie est aussi une méthode efficace afin de promouvoir l'achat d'appareils à faible consommation d'énergie. L'introduction de normes sociales, via des compteurs intelligents, peut également amener les gens à changer leur consommation d'énergie. Cela implique par exemple d’informer les gens sur leur consommation d'énergie mais aussi sur celle de leurs pairs et d’inciter à la comparaison pour promouvoir une consommation raisonnable [4].

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À votre avis, y a-t-il des avantages à ce que les universitaires et les décideurs et acteurs publics travaillent ensemble ?

Sans aucun doute. Lorsque les universitaires et les décideurs et acteurs publics s'engagent dans un processus de coproduction, les premiers apprennent à mieux traduire leurs résultats scientifiques en solutions concrètes, et les seconds apprennent à valoriser leurs expériences proches des problèmes dans un processus de résolution qui peut être suivi et évalué.

Par exemple, grâce à la carte des données comportementales et au référentiel des projets comportementaux lancés par l'Observatoire de l’Innovation Publique (OPSI) de l'OCDE [5], les universitaires, les praticiens et les décideurs politiques peuvent voir comment plusieurs défis politiques ont déjà été relevés grâce à l'application des connaissances comportementales et s'en inspirer pour faire de même.

Et pour finir, avez-vous des suggestions d'experts, de documents clés ou de livres sur les sciences comportementales pour nos lecteurs ?

Les ouvrages de Cass Sunstein et Peter John sont fascinants quant il s’agit d’explorer l’application des sciences comportementales. L'ouvrage de Shafir et Mullainathan ‘Scarcity : Why having too little means so much’ (Pénurie : pourquoi avoir trop peu signifie tellement) explore les effets de la vie dans des conditions de pénurie sur la prise de décision, ce qui est très pertinent pour mes recherches sur la pauvreté énergétique. Et enfin il y a aussi ‘The Grammar of Society’ (La grammaire de la société) de Cristina Bicchieri, qui explore le pouvoir des normes sociales sur notre comportement.


Références

[1] DellaValle, Nives, and Siddharth Sareen (2020). Nudging and boosting for equity? Towards a behavioural economics of energy justice. Energy Research & Social Science, 68: 101589.

[2] EPAH: L’initiative européenne phare sur la pauvreté énergétique https://energy-poverty.ec.europa.eu/about-us/news/epah-leading-eu-initiative-energy-poverty-launching-its-new-website-2021-09-27_en

[3] DellaValle, Nives (2019). People’s decisions matter: understanding and addressing energy poverty with behavioral economics. Energy and Buildings, 204: 109515.

[4] Caballero, Nicolas, and DellaValle, Nives (2021). Tackling energy poverty through behavioral change: A pilot study on social comparison interventions in social housing districts. Frontiers in Sustainable Cities: 66.

[5] OPSI Behavioural Science for Better Policies https://oecd-opsi.org/behavioural-science/

A propos de Cass Sunstein : https://hls.harvard.edu/faculty/directory/10871/Sunstein

A propos de Peter John : https://www.kcl.ac.uk/people/peter-john

‘Scarcity : Why having too little means so much’, Sendhil Mullainathan et Eldar Shafir: https://www.hks.harvard.edu/centers/cid/publications/books/scarcity-why-having-too-little-means-so-much

‘The Grammar of Society’, Cristina Bicchieri : https://www.cambridge.org/core/books/grammar-of-society/2B063E9C9621C2340DEFB2BE15B3AEA5