Nous avons discuté avec Alan Wheeler, PDG de l’Association du Recyclage du Textile, de l'impact de nos vêtements sur l'environnement, de la nécessité de modifier nos comportements pour réduire, réutiliser et recycler, et de certaines pratiques inspirantes qui pourraient être étendues afin de promouvoir un changement efficace.
BEHAVEN — Bonjour Alan, nous sommes ravis de discuter avec vous aujourd’hui ! Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?
ALAN WHEELER — Bien sûr, je m'appelle Alan Wheeler. Je suis le PDG de l’Association du Recyclage du Textile (Textile Recycling Association), qui est l'association commerciale britannique en charge de la collecte de vêtements et de textiles. Je suis également Délégué Général de la division textile du Bureau de Recyclage International (Bureau of International Recycling), qui est l'association commerciale mondiale des industries du recyclage. Elle se charge non seulement du recyclage du textile, mais aussi du papier, des pneus en plastique, etc.
Pouvez-vous nous en dire plus sur la naissance de l’Association du Recyclage du Textile ?
Elle a vu le jour en 1913 et s'appelait à l'origine ‘Association des Commerçants de Métaux et de Ferraille’. Il s'agissait plutôt d'une association commerciale générale pour les industries du recyclage. Pendant la Première Guerre mondiale, son but était de tirer le maximum de valeur et d'utilisation des ressources et des débris existants. À l'époque, le recyclage ne visait pas à résoudre des problèmes environnementaux, mais plutôt à tirer le meilleur parti de ressources limitées.
À partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980, l'agenda environnemental a pris un peu plus de poids. C'est également à cette époque que l'on a vu apparaître les premiers points de recyclage au Royaume-Uni, notamment pour le verre, et plus tard pour les textiles. Ces différents flux de matériaux se sont finalement diversifiés et ont formé leur propre industrie. Comme il ne restait plus que les recycleurs de textiles, l'association a pris le nom d’Association du Recyclage du Textile.
Pouvez-vous nous en dire plus sur le rôle que joue aujourd'hui l'association dans la durabilité ?
Nos membres sont principalement de petites et moyennes entreprises à but lucratif. Nous comptons également parmi nos membres de grandes entreprises commerciales et des organisations caritatives. Nos membres collectent principalement des vêtements usagés. C'est leur cible car c'est ce qui a le plus de valeur. Ils collectent également des vêtements provenant de magasins de charité et donnés par le public, et des stocks invendus. Environ 50 % de ce qui entre dans un magasin de charité est vendu en magasin, les 50 % restants sont vendus à d’autres commerçants.
Un autre façon de collecter des vêtements est de passer par les banques de textiles, notamment celles qui se trouvent couramment sur les parkings publics ou dans les centres de recyclage des municipalités locales. Au Royaume-Uni, les magasins de charité et les banques de textiles représentent environ 85 % de tous les vêtements et textiles usagés collectés dans le pays. Peu importe la manière dont les vêtements et les textiles usagés sont collectés, ils sont soumis à un processus très similaire lorsqu'ils arrivent dans un entrepôt.
Ce qui arrive à ces vêtements et textiles usagés ne se détermine pas forcément ici en Europe. Leur sort dépend de l'endroit où se trouve la demande dans le monde. Si les vêtements vont en Afrique, Asie ou en Europe de l’Est, c'est parce que c'est là que se trouvent les acheteurs. C'est un problème pour le développement de l'économie circulaire. Et pour certaines personnes, nous devrions promouvoir davantage la réutilisation en Europe. Au Royaume-Uni, nous avons le taux de réutilisation domestique le plus élevé au monde, car nous disposons d'un fantastique réseau de magasins de charité. Mais cela signifie aussi que promouvoir davantage la réutilisation dans ce pays est plus difficile.
Le message est simple. Si vous voulez avoir un taux élevé de réutilisation domestique, achetez les vêtements qui ont été triés et préparés pour vous. Ils sont prêts à être achetés, et ils seront vendus à quiconque voudra bien les prendre.
Nous sommes dans une industrie qui est censée représenter entre 4 et 10 % de toutes les émissions mondiales de gaz à effet de serre. L'industrie de la mode produit environ 100 milliards de vêtements par an. En 2019, nous avons échangé deux milliards et demi de kilos de textiles usagés, ce qui signifie que nous en collectons 10 milliards, soit 10 % de tous les vêtements mis sur le marché.
Réutiliser un vêtement en veillant à ce qu'il aille à un autre utilisateur (n'importe où dans le monde) plutôt que de le jeter dans le flux des déchets réduirait l'impact carbone de ce vêtement d'environ 60 %. La collecte, le tri et la préparation des vêtements en vue de leur réutilisation, ainsi que l'achat de vêtements d'occasion, constituent donc le meilleur moyen pour les gens de se procurer de nouveaux vêtements tout en réduisant la consommation globale de nouveaux produits textiles.
Quel est le comportement clé que nous devrions changer en tant que consommateurs selon vous ?
Nous devons réduire considérablement notre consommation de vêtements. Je sais que cela peut sembler très désinvolte, surtout quand on pense au nombre de personnes employées par l'industrie de la mode, tant dans le secteur de la vente que dans celui de la production. Mais nous pouvons évoluer vers une société dans laquelle vous payez essentiellement deux fois plus pour vos vêtements et les gardez deux fois plus longtemps.
Il est également possible d'essayer de passer à des modes de production plus durables et de stimuler la demande de production durable. Mais c'est un domaine compliqué. Par exemple, si vous vous concentrez sur la question des microplastiques dans l'océan, vous pourriez envisager de ne plus acheter de polyester et de privilégier le coton. Cependant, le polyester est plus résistant que le coton et perd moins de fibres. Il sera également plus facilement recyclable lorsque nous disposerons de nouveaux processus de recyclage chimique régénératif. D'autre part, le coton consomme d'énormes quantités d'eau. La mer d'Aral, qui était autrefois le quatrième plus grand lac du monde, a disparu en raison de l'irrigation excessive des plantations de coton.
Passer de l'achat de vêtements en polyester à l'achat de coton produit de manière conventionnelle, c'est littéralement passer de la poêle à frire au feu. Vous remplacez simplement un problème environnemental par un autre.
À mon avis, la seule façon de s'attaquer à tous ces problèmes est d'acheter moins, d'acheter des produits déjà utilisés et recyclés, et de donner plus de nos vêtements après utilisation. Nous devrions toujours essayer de réutiliser les produits autant que possible. Réutiliser sera toujours mieux que de recycler et recycler sera toujours mieux que de jeter.
Selon vous, à qui revient la responsabilité d'informer les consommateurs sur ces questions ?
Un peu à tout le monde. Les gouvernements peuvent éduquer les consommateurs sur les problèmes environnementaux auxquels nous sommes confrontés et sur l'impact de nos choix. D'un autre côté, si vous travaillez dans l'industrie de la mode et que vous êtes réellement préoccupé par l'environnement, vous pouvez vous aussi vous positionner, ainsi que votre entreprise et vos produits, afin d'attirer l'attention sur les problèmes environnementaux et sur la nécessité d’agir. Le public lui-même a également un rôle à jouer en faisant activement le choix de vêtements durables et en encourageant davantage les marques à tenir compte des exigences environnementales.
Cependant, certaines marques de vêtements diffusent actuellement de nombreux messages d’éco-blanchiment ou ‘greenwashing’, pas nécessairement de manière délibérée, mais qui posent de réels problèmes. Ce problème commence à être dans le viseur des autorités britanniques et néerlandaises de la concurrence et du marché. Les autorités britanniques ont d’ailleurs récemment contacté environ 70 marques sur lesquelles elles avaient des doutes à ce sujet.
La politique gouvernementale a également un rôle à jouer. La France est le premier pays au monde à avoir étendu la responsabilité élargie du producteur (REP) aux vêtements et aux textiles. Ce n'est pas la solution miracle, mais c'est une pièce d'arsenal très importante. Le deuxième pays à le faire est la Suède, à compter du 1er janvier 2022. Cette mesure ne se traduit pas immédiatement par une taxe sur tous les vêtements, mais elle entre en vigueur progressivement. Les producteurs seront tenus de payer cette taxe pour tout vêtement entrant sur le marché suèdois dans les prochaines années. Les Pays-Bas ont également l'ambition d'introduire cette mesure en 2023, et le Royaume-Uni mènera une consultation sur la REP cette année. La prochaine stratégie européenne en matière de textile devrait également inclure un cadre pour la mise en œuvre de la REP par les États membres.
Que pensez-vous de l’influence sociale des réseaux sociaux sur les jeunes générations quand il en vient à la mode?
En ce qui concerne la génération Z, l’exposition à certains influenceurs fait que certains adolescents ne veulent désormais plus être vus portant deux fois la même chose sur Instagram. Plus généralement, je dirai aussi qu'il faut en finir avec la médiatisation des célébrités qui recyclent leurs vêtements. Porter deux fois la même robe ne devrait pas être considéré comme du recyclage et être applaudi. Il s'agit simplement de porter des vêtements comme ils devraient l'être, c'est-à-dire plus d'une fois. Au lieu de cela, j'aimerais que les influenceurs sociaux et les médias commencent à interpeller les personnes que l'on ne voit pas porter leurs vêtements à plusieurs reprises. Un vrai changement est nécessaire. Nous devrions poser des questions comme "Nous ne vous avons jamais vu porter la même tenue plus d'une fois. Que faites-vous avec tous ces vêtements ?" Nous devrions repousser les limites. Nous devrions faire changer l'état d'esprit des gens.
A propos de la Textile Recycling Association: https://www.textile-recycling.org.uk