Fred Dorsimont
Fred Dorsimont
February 15, 2022 1 min read

INTERVIEW - Collaborer pour changer les comportements, avec Rosa Strube

Interview Sciences comportementales

BEHAVEN — Bonjour Rosa, pourriez-vous vous présenter et nous parler de votre domaine d'expertise ?

ROSA STRUBE — Oui, bien sûr. Je dirige l'équipe chargée des modes de vie durables au Centre de Collaboration sur la Consommation et la Production Durables (CSCP), un groupe international de réflexion et d'action à but non-lucratif basé en Allemagne et qui travaille avec des entreprises, des décideurs politiques et la société civile pour promouvoir des modes de consommation et de production durables.

L'équipe du CSCP est composée de plus de 60 personnes et notre objectif est de permettre à tous de vivre pleinement dans le respect des limites planétaires. Nous abordons ce défi du point de vue des citoyens, ce qui signifie que nous examinons à la fois le rôle de l'individu dans le cadre de ses comportements quotidiens, mais aussi le système dans lequel chacun de ces comportements s'inscrit. Au cours des dernières années, nous avons mené plus de 70 projets dans différents domaines, comme l’alimentation, les voyages et consommation.

Nos membres ont des expertises très diverses. Nous avons des spécialistes des sciences sociales, mais aussi des avocats et des ingénieurs. Et ils viennent du monde entier. Plusieurs d'Allemagne et d'Europe bien sûr, mais aussi du Pakistan, du Brésil, du Ghana ou encore d’Indonésie. Cela donne une perspective très internationale à un problème complexe, ce qui, je pense, est très utile.

Comment utilisez-vous les sciences comportementales dans le contexte de la durabilité ?

Les sciences comportementales sont l'épine dorsale d'une grande partie de notre travail. Nous les utilisons pour comprendre ce que les gens font réellement chez eux, les connaissances qu'ils ont sur certains sujets liés à la durabilité, et aussi pour savoir s'ils traduisent ces connaissances en actions concrètes.

Pour vous donner un exemple, cela fait des années que les entreprises et les gouvernements de différents pays ne parviennent pas à convaincre les gens de rapporter leurs vieux smartphones en magasin. Dans ce cadre, nous cherchons à comprendre les raisons menant à ce comportement : est-ce parce que les gens sont paresseux ? Parce qu'ils veulent donner leur ancien téléphone à un membre de leur famille ? Ou parce qu'ils sont préoccupés par les données qui s'y trouvent encore ? Nous devons comprendre ces raisons avant de concevoir une intervention, car ce n'est qu'à ce moment-là que nous saurons si c'est le système environnant qui pose problème, ou si c'est quelque chose de plus proche de l'individu, qui pourrait alors être résolu par une intervention visant à modifier le comportement, comme un nudge ou une communication ciblée.

Dans ce contexte, nous travaillons avec la Commission européenne et avec différentes fondations pour réunir des entreprises, des scientifiques et des organisations de la société civile dans nos panels d'interaction avec les consommateurs qui visent à explorer les différents moyens de soutenir des comportements circulaires.

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Les sciences comportementales sont considérées par certains comme ayant moins d'impact que les changements systémiques, par exemple au sein des gouvernements. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Je ne suis pas d'accord avec l'idée que les sciences comportementales ne contribuent pas suffisamment à la durabilité. Si l'on prend l'exemple de l'accord vert ou ‘Green Deal’ européen, qui est actuellement notre cadre de développement durable le plus ambitieux, de nombreux objectifs ne peuvent être atteints qu'avec le soutien des sciences comportementales.

Par exemple, faire évoluer les consommateurs vers des régimes alimentaires basés sur moins de viande rouge ne fonctionnera jamais sans les sciences comportementales. De même, la réduction du gaspillage alimentaire au niveau des ménages nécessite des interventions comportementales. Un autre exemple serait l'introduction d'emballages alimentaires plus durables, qui sera certainement liée aux comportements de recyclage des consommateurs.

Aucun des objectifs concernant la consommation d'énergie, la mobilité, et le tri des déchets ne sera atteint sans interventions visant à modifier les comportements. Souvent, le changement de comportement en lui-même n'est pas une solution, mais dès que l'humain entre en jeu, il en devient un élément important.

À votre avis, quels sont les défis et les obstacles à surmonter pour encourager le développement de comportements pro-environnementaux ?

À mon avis, deux défis doivent être relevés pour que la durabilité soit mise en œuvre au travers de changements de comportement. Premièrement, nous rencontrons encore beaucoup de personnes occupant des postes importants qui s'en tiennent à l'idée dépassée selon laquelle la technologie seule résoudra nos problèmes. Selon moi, une telle approche, qui ne tient pas compte de la complexité du comportement humain, ne peut qu'échouer. Nous avons besoin d'une compréhension plus différenciée et plus réaliste des processus de changement, qui tienne compte de nos comportements humains désordonnés et souvent irrationnels.

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Deuxièmement, la plupart des gens n'ont pas les compétences nécessaires pour appliquer les connaissances comportementales dans un contexte de durabilité. Nous menons des programmes de renforcement de ces capacités pour les ONGs. Cela nous montre très clairement qu'il existe un besoin et un appétit importants pour ces compétences, mais ces formations pratiques ne sont que très peu répandues à l’heure actuelle.

Et quelles sont, selon vous, les méthodes comportementales les plus efficaces pour encourager des comportements pro-environnementaux ?

Ce qui rend les sciences comportementales si fascinantes et en même temps si difficiles, c'est qu'il n'existe généralement pas de solution unique. Cependant, il existe des outils puissants à prendre en compte :

  • Les normes sociales sont très puissantes. Nous pouvons les utiliser sous différentes formes pour rapprocher le comportement de quelques-uns de celui de la majorité.

  • Les nudges peuvent être très utiles et peu coûteux pour faire évoluer les choses sans trop d'efforts, mais aussi parce que le changement demandé est rarement radical.

  • La gamification fonctionne à merveille pour la génération numérique.

Je m'attends à ce que, dans les années à venir, un certain nombre de grandes interventions visant à modifier les comportements se fassent au moyen d'outils numériques. Par le biais d'applications sur les smartphones qui nous rappellent d'adopter un certain comportement au bon moment et au bon endroit, ou via du feedback, ou encore une comparaison sociale soutenue par l'intelligence artificielle. La combinaison du changement de comportement et de la numérisation est une priorité pour nous.

Quels sont les outils que vous mettez en place pour mesurer l'impact de vos interventions et pouvez-vous réellement mesurer cet impact sur le long terme ?

Je pense que c'est une question très importante et qui nécessite vraiment beaucoup de travail. Nous essayons toujours de mesurer le succès de nos interventions, et nous le faisons en comparant les données de base avant et après intervention, ou en effectuant des tests A/B. Mais nous sommes également conscients qu'il est souvent très coûteux et très difficile de mesurer les comportements. Le défi est encore plus grand si vous voulez mesurer un changement de comportement à long terme. Nous l'avons fait dans quelques exemples où nous sommes retournés voir les personnes qui avaient participé à l'intervention et leur avons demandé, six mois ou un an plus tard, dans quelle mesure elles avaient conservé leurs nouveaux comportements. Cependant, il est souvent difficile, pour des raisons budgétaires, de poursuivre les efforts une fois un projet fini. Susciter des changements de comportement à long terme nécessite davantage de travail et il serait bon de développer ces compétences dans un avenir proche.

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Quelles initiatives pourraient également être mises en œuvre pour coordonner les efforts, notamment entre les décideurs politiques et les scientifiques ?

Je pense que pour résoudre la crise climatique, nous devons agir rapidement et les décideurs politiques et les scientifiques doivent collaborer plus étroitement. Nous avons besoin de toutes les connaissances que la science peut apporter, et nous avons besoin que les décideurs politiques les utilisent à bon escient lorsqu'ils établissent de nouvelles règles, mais aussi lorsqu'ils décident de nouvelles priorités de financement. Les décideurs politiques au niveau local, national et européen peuvent bénéficier énormément de l'inclusion d'éléments de changement de comportement dans leur travail, et les scientifiques peuvent soutenir la bonne utilisation ainsi que l'évaluation de tels outils.

Merci beaucoup Rosa ! Pour finir, avez-vous des suggestions d'experts, de documents clés ou de livres sur les sciences comportementales et la durabilité que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ?

Oui, bien sûr. ‘The Behavioural Scientist’ est l'une de mes newsletters préférées. Une fois par semaine, je reçois dans ma boîte aux lettres une magnifique sélection de publications récentes sur les sciences comportementales. La newsletter couvre de nombreux domaines différents du changement de comportement, comme la pandémie, la durabilité et la santé. Je recommande également un podcast sur les questions de psychologie intitulé ‘No Stupid Questions’, qui est vraiment amusant et instructif.


Références

Le site et la newsletter ‘Behavioral Scientist’ : http://www.behavioralscientist.org

Le podcast ‘No Stupid Questions’ : https://freakonomics.com/series/nsq