Fred Dorsimont
Fred Dorsimont
June 17, 2022 1 min read

INTERVIEW - Énergie et comportements durables, avec Ulf Hahnel

Interview Sciences Comportementales

Ce mois-ci, nous interviewons Ulf Hahnel, responsable du nouveau centre de psychologie de la durabilité et du changement de comportement de l'Université de Bâle. Dans le cadre de son travail, Ulf s'attache à mieux comprendre les processus psychologiques qui sous-tendent les comportements et les décisions en matière d'énergie, afin de mettre au point des interventions fondées sur la science pour encourager des comportements durables.

BEHAVEN — Bonjour Ulf, nous sommes ravis de vous avoir parmi nous ! Pourriez-vous vous présenter et nous expliquer votre domaine d'expertise ?

ULF HAHNEL — Oui, bien sûr. Je m'appelle Ulf Hahnel et je suis scientifique comportemental et chercheur à l'Université de Genève. À partir de juin 2022, je dirigerai le Centre de psychologie de la durabilité et du changement de comportement à l'Université de Bâle. Je m'intéresse particulièrement au jugement et à la prise de décision en matière de comportements durables, notamment dans le domaine de l'énergie, au vu de son fort potentiel dans la lutte pour la réduction des émissions.

Mes recherches sont divisées en trois parties :

Premièrement, j'essaie de comprendre les décisions et les comportements humains. Cela implique de répondre à des questions telles que : pourquoi prenons-nous telles ou telles décisions ? Quels sont leurs déterminants cognitifs et affectifs ? Comment les valeurs et les émotions influencent-elles nos décisions ?

Deuxièmement, je développe des interventions fondées sur des données scientifiques afin de promouvoir un changement durable. Par exemple, pour aider les gens à investir dans des produits plus économes en énergie, ou pour prendre des décisions plus durables en termes de mobilité, etc.

Enfin, je vulgarise les résultats de recherches interdisciplinaires afin de les rendre plus facilement compréhensibles et applicables par les décideurs publics, et dans d’autres disciplines.

À votre avis, comment pouvons-nous utiliser au mieux les sciences comportementales au profit de l'environnement et quels sont les avantages de cette démarche ?

Le comportement individuel joue un rôle essentiel dans la transition énergétique. Cela inclut les comportements directs, tels que la consommation d'énergie et l'investissement dans des technologies vertes. Mais il s'agit également de comportements plus indirects, tels que le soutien aux politiques de carbone et de climat. Par exemple, en Suisse, une des lois carbones récemment proposées a été rejetée par le public. En France, les manifestations des gilets jaunes ont également été déclenchées par la taxe carbone. Nos comportements jouent donc un rôle à différents niveaux quand il en vient à la durabilité.

Ce que les sciences comportementales peuvent faire, c'est nous aider à mieux comprendre ces comportements, qu'ils soient durables ou non, et à trouver des interventions efficaces permettant de les modifier. Et pour mettre les sciences comportementales en pratique et provoquer ces changements, la collaboration entre disciplines est souvent nécessaire.

Behaven

Selon vous, quels sont les défis ou les obstacles que nous devons surmonter pour encourager des comportements pro-environnementaux, et en particulier ceux associés à la transition énergétique ?

Nous prenons des milliers de décisions différentes chaque jour et un problème important auquel nous sommes souvent confrontés est celui des mauvais environnements décisionnels. Nos décisions ne sont pas uniquement basées sur nos préférences, elles dépendent aussi de l'environnement dans lequel elles sont prises.

Quand il en vient à la consommation d’énergie, les informations sont souvent présentées en des termes difficiles à comprendre. Une étude que j’ai mené avec Dr Stephanie Mertens a montré que les gens ont des difficultés à comprendre, et n’arrivent pas à intégrer, les informations se référant aux kilowattheures par exemple. Dans cette étude, nous avons donc traduit ce type d'information en une notation sociale, avec une échelle simple, pour informer les participants des notes ‘écologiques’ que leurs pairs avaient donné à certains produits. Présenter ainsi l’information a permis de considérablement augmenter le nombre de choix énergétiques. Une partie de la solution consiste donc à aider les gens à prendre des décisions plus durables en créant un environnement favorable au bon geste.

Un autre défi auquel nous sommes confrontés quand il en vient aux comportements durables et à la perception du changement climatique est le problème de la désinformation et, plus précisément, le problème de l’information fondée sur l'idéologie. Nous l'observons aux États-Unis, où la population est divisée sur l’acceptation et l’action climatique - division qui est beaucoup basée sur l'idéologie politique - et où une grande partie de la désinformation est destinée à des groupes spécifiques de la population.

C’est un phénomène que nous voyons également en Suisse et dans d'autres parties de l'Europe où il existe un clivage entre les individus plus libéraux, de gauche, et les individus plus conservateurs, de droite, sur les politiques climatiques. Concernant les taxes carbone ou d’autres initiatives publiques environnementales, nous devons donc trouver des moyens d’aider les gens à reconnaître et à combattre la désinformation — et les sciences comportementales peuvent y aider.

Behaven

Puisque vous vous concentrez sur les comportements durables liés à l'énergie, faites-vous une distinction entre les petits comportements, comme éteindre les lumières, et les comportements plus importants, comme réduire l'utilisation de la voiture? Ces comportements sont-ils évalués différemment ?

Il est en effet important pour les psychologues et les spécialistes du comportement dans ce domaine de savoir ce qui est pertinent en pratique, et d’identifier les comportements qui ont un impact et, bien sûr, les comportements qui peuvent être modifiés.

Par exemple, les décisions d'investissement sont souvent rapides mais ont un impact à long terme. L'investissement dans des appareils plus efficaces sur le plan énergétique, et le passage aux énergies renouvelables sont donc essentiels. Et en tant que spécialistes comportementaux, il faut également que la recherche interdisciplinaire fasse progresser notre compréhension de ces comportements. Pour vous donner un exemple, je travaille actuellement sur les communautés énergétiques et sur la manière dont les gens pourraient, à l'avenir, échanger et vendre de l'énergie entre eux. Bien sûr il s'agit d'un sujet d'avenir, mais si les psychologues et scientifiques comportementaux n’en parlent pas maintenant, dans 15 ans ce type de concept aura été défini par les économistes et les ingénieurs. Nous devrons alors tout recommencer depuis le début afin de concevoir des environnements et des systèmes réellement centrés sur l'humain.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les communautés énergétiques ?

L'idée des communautés énergétiques est basée sur l'hypothèse générale que nous avons besoin de plus d'énergie décentralisée, par exemple plus de panneaux solaires sur les toits, plus d'énergie éolienne, etc. Dans les communautés énergétiques, l'objectif est non seulement de produire de l'énergie localement, mais aussi de la consommer localement. Cela signifie qu'au lieu d'avoir un énorme réseau central, vous avez des entités plus petites. À l'avenir, l'objectif est de faire participer les membres de cette communauté à la provision d'énergie, dans le cadre de la transition vers une énergie durable.

Par exemple, si j'ai un jour un système de panneaux solaires et peut-être même une petite batterie chez moi, je pourrais décider à un moment donné – et en utilisant les technologies de l'information et de la communication (TIC) - des conditions dans lesquelles je souhaite fournir cette énergie auto-générée à d'autres membres de la communauté, etc.

Pour tester ce système, nous avons créé une expérience en ligne, puis intégré les préférences décisionnelles des participants dans un modèle de communauté énergétique. Cela nous a permis de simuler sur un an l’impact des décisions humaines sur les performances d’une telle communauté énergétique et celle du réseau associé. Et il semble que ce marché aurait de réels avantages puisqu’on a observé que la majorité des gens faisaient des échanges, et des échanges tout à fait raisonnables.

Behaven

Avez-vous été impliqué dans des projets qui relient les sciences comportementales aux technologies dans le secteur de l'énergie ?

Nous avons un projet avec David Parra, Maria Lagomasino et Mart van der Kam fondé sur ce que l’on appelle des modèles multi-agents. L'idée est d'évaluer les préférences des consommateurs, et les conditions dans lesquelles ils adopteraient une nouvelle technologie énergétique. Nous modélisons les interactions sociales, la co-adoption de technologies, et l’impact d’interventions comportementales classiques sur la diffusion des technologies.

Cela nous permet de faire des prédictions sur, par exemple, la façon dont la diffusion de la technologie se fera dans un certain quartier en fonction de différentes interventions. Nous pouvons répondre à des questions telles que : dans quelle mesure une personne serait-elle plus encline à investir dans un véhicule électrique si son voisin en possède un ? C'est un exemple du rapprochement entre monde numérique et sciences comportementales.

Ce que nous faisons et ce que nous testons peut ensuite être traduit en informations utilisables par les décideurs politiques. Pour certains projets spécifiques, nous communiquons nos résultats à l'Office fédéral suisse de l'énergie. À Genève, nous travaillons avec le fournisseur d'énergie local et avec l'Office cantonal de l'énergie. Nous faisons également partie du réseau de l'Agence internationale de l'énergie sur les communautés énergétiques et sur les systèmes énergétiques collectifs.

En général, quelles sont les méthodes comportementales que vous avez trouvées les plus efficaces pour encourager les comportements pro-environnementaux ?

L’une des méthodes les plus efficaces est le concept de modification du « choix par défaut », même si, d'un point de vue éthique, ces interventions sont parmi les plus discutables. Je suis également partisan de ce que nous appelons les techniques de "stimulation", qui complètent les techniques d'incitation. Par exemple, Mario Herberz, doctorant faisant partie de notre groupe de recherche, a réalisé une étude sur l’investissement dans les véhicules électriques. Il est clairement apparu que les gens (aux États-Unis et en Allemagne) sous-estiment de 30 % ce qu'un véhicule électrique avec une batterie assez standard peut offrir en termes d’autonomie.

Nous avons alors développé une intervention dans laquelle nous avons fourni aux participants des informations personnalisées, en simulant le nombre de trajets annuels qu'ils pourraient couvrir avec l'autonomie d'un véhicule électrique. Cette intervention a augmenté la volonté d’investir, en ciblant spécifiquement les personnes qui bénéficieraient le plus de l’utilisation de véhicules électriques. Cela contraste avec l'approche par défaut qui s'applique généralement à l'ensemble de la population, y compris aux personnes pour qui l’achat de véhicules électriques serait financièrement désavantageux.

Pensez-vous qu'il y ait des avantages à ce que les universitaires et les praticiens travaillent ensemble ?

Je pense qu'en tant qu'universitaires, nous devons travailler étroitement avec des praticiens pour savoir ce qui est possible en termes de mise en œuvre de nos idées. Si nous créons une intervention scientifiquement solide mais qu'elle s'avère trop coûteuse ou peut-être même juridiquement difficile à mettre en œuvre, elle ne créera pas de réel impact. En outre, il est parfois essentiel d'échanger avec les gouvernements pour connaître leurs nouveaux plans pour un secteur spécifique.

Par exemple, en ce qui concerne le secteur de l'énergie, veulent-ils des communautés énergétiques ou des marchés de l'énergie locaux et flexibles ? Si oui, quand ? Le fait d'avoir des connaissances sur des sujets dépassant le cadre universitaire permettra de mieux mettre en pratique les résultats de la recherche.

Enfin, avez-vous des suggestions d'experts, de documents clés ou de livres sur les sciences comportementales, appliqués ou non à la consommation d'énergie, que vous souhaiteriez partager avec nos lecteurs ?

Il existe un excellent article de Gordon Pennycook, publié dans Nature cette année, qui traite de la diffusion de la désinformation - il est concis et assez facile à comprendre. Il présente non seulement une analyse de la façon dont la désinformation peut se propager, mais suggère également des interventions fondées sur des preuves afin de réduire la propagation de la désinformation à l'ère du numérique.


Références

Herberz, M., Hahnel, U. J. J., Brosch, T. (2020). Counteracting electric vehicle range concern with a scalable behavioral intervention. Nature Energy. https://doi.org/10.1038/s41560-022-01028-3

Pre-print available on Research Square: https://www.researchsquare.com/article/rs-722341/v1

Mertens, S., Hahnel, U. J. J., Brosch, T. (2020). This Way, Please: Uncovering the Directional Effects of Attribute Translations on Decision Making. Judgment and Decision Making, 15(1), 25-46.

Pena-Bello, A., Parra, D., Herberz, M., Tiefenbeck, V., Patel, M., & Hahnel, U. J. J. (2022). Integration of prosumer peer-to-peer trading decisions into energy community modelling. Nature Energy, 7(1), 74-82. https://doi.org/10.1038/s41560-021-00950-2

Pennycook, G., Epstein, Z., Mosleh, M. et al. Shifting attention to accuracy can reduce misinformation online. Nature,592, 590–595 (2021). https://doi.org/10.1038/s41586-021-03344-2